jeudi 20 octobre 2016

ROMAN FRANÇAIS : Farce noire

Une femme est morte dans l’appartement au-dessus de celui de l’héroïne. Elles venaient de participer ensemble à une fête… Babylone, le nouveau roman de Yasmina Reza prend la forme d’un vaudeville macabre…

« On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. » Il y a quelque chose d’inéluctable dans cette phrase, comme il y a quelque chose d’inéluctable dans le roman de Yasmina Reza. Personne ne peut aller contre le temps qui passe. Personne ne peut aller contre les blessures du passé. Personne ne peut aller contre la mort. Pour dire cela, la romancière et dramaturge mêle plusieurs registres avec la même plume acerbe et cruellement juste : le polar (une femme est tuée), le vaudeville, mais aussi l’art du portrait : ce n’est pas pour rien que Babylone est traversé de bout en bout par le fantôme d’un livre de photos, The Americans, de Robert Frank. Et à chaque fois, elle fait mouche, trouvant toujours la faille, le petit grain de sable qui détraque la machine, saisissant le détail pour donner à voir l’ensemble. C’est, depuis toujours, la signature de son œuvre, qu’elle soit romanesque sur les planches, depuis Conversations après un enterrement en 1989. Ici, elle met ce brio au service d’un vaudeville macabre, histoire de voisinage qui tourne mal. Invités par Elisabeth, leur voisine du dessous, à participer à sa fête du printemps, Jean-Lino et son épouse, Lydie (défense acharnée de la cause animale, cela n’est pas sans importance), sont à peine rentrés chez eux après la soirée que la sonnette retentit chez Elisabeth. Jean-Lino lui apprend qu’il vient de tuer son épouse… Quelque chose a déraillé et il n’est plus possible de revenir en arrière. De même, quelque chose a déraillé dans la vie de la sexagénaire Elisabeth : où est passée la jeune femme coquette qu’elle était ? Elle se sent en xil de son enfance. Comme Jean-Lino, en exil de son passé et de ses origines. Derrière ses allures de farce noire, Babylone se révèle en tragédie de la perte et de la solitude. Et c’est formidable.

Yasmina Reza, Babylone, éd. Flammarion, 20 €.

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