vendredi 24 octobre 2014

PRIX NOBEL : Convocation des fantômes

On se croit toujours en territoire connu lorsqu'on pénètre dans un roman de Patrick Modiano. Et pourtant, au-delà des figures si habituelles de l'œuvre du tout nouveau Prix Nobel, au-delà de son inimitable style en pointillés, Pour que tu ne perdes pas dans le quartier n'en finit pas de nous égarer… pour notre plus grand bonheur.

Au début, lorsque Jean Daragane reçoit un mystérieux appel d'un inconnu lui indiquant qu'il a retrouvé son carnet d'adresses, tout est flou. Et puis, au fil des pages, des souvenirs reviennent, des bouts d'histoire se font jour, des inconnus reprennent vie un instant. Il y a la villa de Saint-Leu-la-Forêt. Il y a des individus louches. Il y a Annie Astrand et une histoire de Photomaton. Il y a un petit garçon abandonné, et des errances nocturnes, il y a le goût de la perte. Ceux qui connaissent bien, depuis près de cinquante ans, l'œuvre sans cesse reprise et complétée de Patrick Modiano ne s'en étonneront pas, tout son univers est là, à nouveau recomposé. Et pourtant, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier parvient sans cesse à étonner par cette capacité étonnante de Modiano à créer de la poésie à partir du brouillard, et surtout par cette magie incroyable, propre à ce livre, à nous faire circuler, dans une même phrase, sans qu'on s'en aperçoive, d'un temps à un autre puis à un troisième. Une sorte de vertige naît de ce permanent et très beau entremêlement du présent, du passé et d'un passé plus lointain encore : le présent de Jean, romancier vieillissant, l'époque où, jeune homme, il tenta de reconstituer son enfance, et cette enfance elle-même, ballottée. Infiment nostalgique, cette convocation des fantômes est éblouissante. Elle confirme la place centrale de Modiano dans la littérature contemporaine, cette place reconnue par le Prix Nobel de Littérature 2014.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, éd. Gallimard, 16,90 €.

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