lundi 18 août 2014

SELECTION : L'été en poches (2è partie)

Un roman culte, un voyage dans un étrange bout du monde, un western moderne, un polar dépressif, un portrait de femmes… Une sélection originale et passionnante de livres à petits prix pour bien finir l'été…

Comment mettre du piment dans une vie qui semble aussi réglée que prévisible et ennuyeuse ? Luke Rinehart, psychiatre de renom, trouve une solution aussi simple qu'extrême : en demandant au hasard de tout choisir pour lui. C'est donc à coups de dés que le héros de ce roman-culte écrit dans les années 1970 va désormais mener son existence, créant des situations absurdes, étonnantes et quelquefois terrifiantes, les six options que lui offre à chaque fois le dé pouvant aller du choix d'aller se coucher à celui de violer la voisine… Fasciné par les possibilités qui s'offrent à lui et qui ont éradiqué l'ennui, il se prend alors à prêcher la religion du dé et à convertir quelques adeptes à son jeu dangereux… Drôle, grinçant et vertigineux L'Homme-dé est un stupéfiant et formidable concentéré de réalisme et de fantastique.

Roman-culte, Les Frères Sisters pourrait bien le devenir tant ce drôle de western cumule d'atouts, entre récit picaresque, parodie et conte philosophique. On s'y lance à la suite de ses deux héros, Eli et Charlie Sisters, pour une course folle entre Oregon et Californie, jalonnée de rencontres avec les personnages les plus improbables (une sorcière, un dentiste philosophe, un alchimiste, un ancien dandy, une empoisonneuse de dix ans, des prostituées…), à la poursuite d'un but fixé par le Commodore : tuer un dénommé Herman Kermit Warm. Car les Sisters, que tout oppose par ailleurs, sont des tueurs à gages sans scrupules qui travaillent de concert, à la satisfaction générale de leurs employeurs. Plein de rebondissements, d'un humour caustique constant mais faisant preuve aussi de beaucoup de tendresse pour ses personnages, le roman de Patrick DeWitt mérite largement le détour.

Au violent monde masculin de DeWitt répond le monde tout aussi dur des trois femmes qui forment le cœur de Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce. Sous ce beau titre poétique et mystérieux se cache un roman à fleur de peaux, celles de ses héroïnes : Emile, plongée dans le coma ; la narratrice, son amie, qui tient le journal de ces jours sans elle ; et celle que l'on surnomme La Petite fille au bout du chemin… Dans ce texte au ton singulier qui n'étonnera que ceux qui n'ont pas lu le plus récent roman de Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, l'auteur parle de la douleur de ces écorchées vives, de viol, de révolte, de danse, d'aspiration à la liberté dans un pays où un régime autoritaire vient de s'installer… Au fil des chapitres rapides s'installe un sentiment de proximité intense, et une émotion qui ne l'est pas moins.

Une autre femme, elle aussi blessée par la vie, Lola Faye, donne son titre à un roman inédit d'un des maîtres du roman noir actuel, Thomas H. Cook, l'auteur des magnifiques Au lieu-dit Noir-étang et Mémoire assassine. S'il y est question d'un crime — le meurtre du père du narrateur, il y a une vingtaine d'années — il serait présomptueux de définir cette envoûtante Dernière conversation avec Lola Faye comme un polar. Car l'art de Thomas H. Cook n'est pas tant dans la peinture de l'action ou de l'enquête (d'ailleurs, il n'y en a pas ici) que dans la plongée dans la psychologie de ses personnages, dans la peinture de leur milieu, de leur vie, dans la plongée dans les eaux troubles de leurs souvenirs, faisant remonter peu à peu la vérité. C'est encore le cas ici, dans ces retrouvailles inattendues de Lola Faye avec le fils de son ancien amant devenu un médiocre écrivain après avoir quitté l'oppressante petite ville de province où il a grandi. Ecrit sur ce mode mélancolique et tragique qui est la marque de l'auteur, ce roman pose des questions essentielles (sur l'ambition, les racines, la famille, la fidélité à soi-même…) tout en maintenant d'un bout à l'autre son suspense.

Si Thomas H. Cook brouille les genres, c'est aussi le cas de Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur dont la pertinence des notations n'a d'égale que la verve. Après avoir parcouru le monde avec son sens de l'humour en bandoulière dans le réjouissant Touriste, il s'arrête ici dans un pays perdu au milieu de nulle part, les îles Kiribati, que le réchauffement climatique menace à court terme de disparition. Le titre, ironique, du livre qu'il a tiré de son séjour, Paradis (avant liquidation), est un bon résumé de ce livre au ton aussi drôlatique que la situation ne l'est pas : le paradis en question n'est déjà plus qu'une carte postale, les atolls sont des poubelles, le niveau de vie est misérable, et la mer gagne sans cesse sur la terre. Portrait lucide d'un monde en sursis, bourré d'informations et de portraits d'habitants des Kiribati, ce récit de voyage est tout à la fois passionnant, amusant et terrifiant…

Luke Rinehart, L'Homme-dé, éd. de l'Olivier-Replay, 14,90 €.
Patrick DeWitt, Les Frères Sisters, éd. Babel, 8,70 €.
Lola Lafon, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce, éd. Babel, 9,70 €.
Thomas H. Cook, Dernière conversation avec Lola Faye, éd. Points, 7,60 €.

Julien Blanc-Gras, Paradis (avant liquidation), éd. Le Livre de Poche, 6,10 €.

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