jeudi 13 mars 2014

ROMAN ETRANGER : Prison d'amour

La romancière vietnamienne Duong Thu Huong n'a pas son pareil pour raconter son pays et, surtout, ses habitants. Dans Les Collines d'eucalyptus, elle raconte le destin de Thanh, garçon en apparence bien sous tous rapports qui a disparu sans laisser de traces et qu'on rencontre alors qu'il est condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés…  

Ceux qui ont lu Sanctuaire du cœur, le précédent livre de la romancière vietnamienne, connaissent déjà Thanh. Ou plutôt, ils pensent le connaître, car Duong Thu Huong avait construit ce roman sur l'hypothèse que le jeune homme, qui a quitté sa famille sans laisser de traces, se livrait à la prostitution. Ici, elle rebat les cartes, reprend tout à zéro, et donne une autre raison à la fugue de Thanh : son homosexualité, inavouable à ses parents. Ce faisant, Duong Thu Huong entreprend une fresque étourdissante, racontant les amours de Thanh, ses rêves de jeunesse, sa passion pour un mauvais garçon, cause de son emprisonnement. Elle raconte aussi la situation contrastée des gays aux Vietnam dans les années 1980, la vie dans les prisons, la situation sociale et politique de ce pays. Elle oublie son héros pour tracer un autre portrait, et un autre, et encore un autre, établissant de digression en digression, une sorte de cartographie de son pays, de ses habitants et de ses diverses classes sociales. Elle s'attarde sur un paysage (telles les collines d'eucalyptus qui donnent son titre au livre et où Thanh et Phu Vuong, son mauvais génie, ont leur premier rapport), sur une sensation, sur une lumière. L'écriture, fluide, frémissante et poétique, lie l'ensemble, construisant un récit fleuve (800 pages tout de même !) aux multiples ramifications, dans lequel on ne se noie jamais. C'est dire la force de conteuse de Duong Thu Huong, qui nous touche ici autant que dans Terre des oublis, peut-être son plus beau livre.

Duong Thu Huong, Les Collines d'eucalyptus, éd. Sabine Wespieser,  
29 €.

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