vendredi 14 février 2014

ROMAN FRANÇAIS : Les mystères de Lisbon

Troisième roman d'Hélène Gaudy, Plein hiver est une merveille de finesse et de mystères qui reste longtemps en mémoire. Car la jeune romancière sait comme peu d'autres installer une atmosphère, celle de la petite ville américaine de Lisbon, et dessiner les portraits de ses habitants saisis de stupeur devant l'inattendu : le retour d'un enfant perdu. Elle sait aussi avec un brio rare laisser l'imagination de ses lecteurs baguenauder dans les espaces vides de son récit…

Depuis quatre ans, il y a un trou dans Lisbon, le trou de l'absence de David Horn, adolescent disparu sans laisser de traces dans cette petite ville américaine qui n'a pas beaucoup de rapport avec son homonyme portugaise. Lisbon, ici, dans sa désespérance glacée, dans le calme de surface et sa douleur intérieure, fait plus penser au nom de famille des héroïnes tragiques de Virgin Suicides, le roman de Jeffrey Eugenides, et surtout le film de Sofia Coppola. Depuis quatre ans donc, David a disparu. La vie de Lisbon et de ses habitants — sa bande de copains, sa mère… — a repris, la même en apparence mais très différente en réalité. Et puis voilà qu'un jour, David réapparaît. Est-ce David ? Ou est-ce un imposteur ? En tout cas, sa présence change tout. Le passé resurgit. Chacun regarde, observe, se remémore, doute. Les souvenirs remontent et submergent. Parce qu'il se garde bien de combler le trou, le roman d'Hélène Gaudy fascine. Du premier au dernier mot, Lisbon et David gardent leur mystère. Dans l'intervalle, on se sera approchés d'une petite communauté murée dans ses silences et ses secrets, percluse d'ennui et de frustrations, enserrée dans la neige omniprésente. L'écriture subtile d'Hélène Gaudy laisse plâner tous les doutes, ne referme aucune porte, fait ressentir de l'intérieur cette désespérance, cette absence d'horizon qui lui fait écrire : "On ne voyage pas à Lisbon. On y passe, sans s’arrêter. On y reste quand on y est né. Quand on la quitte, on n’y retourne pas." Un roman beau, triste, terrible et magnifique à la fois. Un chef-d'œuvre ? Oui.

Hélène Gaudy, Plein hiver, éd. Actes Sud, 20 €.

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